Doucement, la route s'élève et j'échange avec Michel les dernières blagues de notre stock déjà pas mal entamé par le trajet de la veille. Lorsque le bitume fait place au sentier, je quitte Michel tout en m'efforçant de ne pas trop accélérer.
La première heure est très vite passée.

Sur Comberonde, je me retrouve avec un petit groupe qui avance plutôt vite en file indienne. Le terrain est assez roulant jusqu'à Sauclières et je me laisse un peu piéger. Je ne me rendrai compte que plus tard que si partir lentement est important, savoir continuer doucement l'est aussi ! Et il me faudra payer cette deuxième heure un peu trop rapide.

Le jour se lève et je range ma frontale dans mon sac à dos. Je fais bien attention à m'hydrater et à m'alimenter régulièrement depuis le départ. Une à deux gorgées de boisson neutre au camel-bag toutes les 5 minutes, une demi-barre maxim ou aptonia toutes les 45 minutes. Pour l'instant, ça passe bien.

Les kilomètres 15 à 25 me paraissent interminables. Non que je sois déjà fatigué, mais j'ai hâte d'en découdre avec le Saint-Guiral, et ce round d'observation m'agace. J'échange quelques mots avec un coureur qui en est à sa quatrième édition et toutes les cinq minutes, je lui demande si la montée a commencé. Je me fais un peu penser à mes enfants sur la route des vacances (''Dis Papa, on est bientôt arrivés ?'').

Puis la montée vers le Graal commence enfin. Dans les groupes de coureurs devenus marcheurs, le silence se fait. Chacun est concentré sur son souffle et l'heure n'est plus à la rigolade. Mes premiers hectomètres sont perturbés par une brûlure aux tétons. Je les ai pourtant scotchés mais l'humidité est passée à travers l'élasto. Je ne veux pas m'arrêter, alors j'entreprends une opération acrobatique qui consiste à sortir un bout d'élasto de mon sac, le recouper en deux avec mes petits ciseaux en plastique et me les coller, le tout sans lâcher mon sac et sans cesser de marcher plié en deux... ça me prend quelques minutes mais je m'en sors sans trop avoir cédé de terrain.

La montée se passe bien. Nous sommes une dizaine dont trois-quatre à se relayer devant. Nous reprenons même d'autres coureurs dans le dernier kilomètre. J'atteint le sommet en 3h42' et attaque tout de suite la descente. Ma stratégie est claire : ne jamais s'arrêter, ou le moins possible. Je préfère marcher plus souvent, mais toujours avancer vers la sortie...
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La Grande Course des Templiers
67 km    D2900+ / 2900-
Dimanche 23 octobre 2005
3h00 du matin. Je suis réveillé et je peste contre le c@# qui prend sa douche et contre le gîte si mal isolé...
Puis le doute s'installe. Et si ça n'était pas une douche...
Je tente un : " Vous dormez les gars ? " auquel répondent très vite trois " non... " pleins d'inquiétude.
Je dis : " C'est dehors ? " et Michel répond " On est dans la m... !"
Je finis par me lever et par ouvrir la porte-fenêtre pour en avoir le cœur net. Oui, c'est dehors, et c'est le déluge.
Il tombe des grelons gros comme des glaçons apéritifs.
Aucune chance de se rendormir...

6h00. Nous sommes à Nant et il reste trente minutes avant le départ. L'orage a cessé depuis longtemps mais il faut s'attendre à un terrain particulièrement boueux. Et ce sera le cas. Du coup, j'ai décidé de mettre les guêtres que j'avais eu la bonne idée d'emmener au cas où.
Ce matin, j'ai déjeuné d'un carbo-cake et d'un café noir, auxquels j'ai ajouté 5 lactéols pour blinder mes intestins que je sais fragiles. J'ai testé cette formule de nombreuses fois à l'entraînement et je sais que ça me convient. Dans la dernière heure avant la course, je tète un demi-litre de boisson d'attente au fructose histoire de calmer mon émotivité qui m'a parfois valu des hypoglycémies de stress sur la ligne de départ.
Là, pas de stress. Je savoure l'instant. Je sais que je vais vivre un moment unique et je ne veux pas en perdre une miette.

6h30. Les fumigènes rouges et le ''Ameno'' d'Era sont au rendez-vous, comme dans mes rêves, et un frisson de bonheur me parcourt... C'est parti !
Je pars tranquillement avec Michel, le plus expérimenté de tous. Après quelques minutes, il me conseille de jeter un coup d'œil derrière et je reste bouche bée devant le spectacle du long serpent de frontales dans la nuit. Cette image, je l'avais déjà vue de nombreuses fois sur le net ou dans des magazines mais ce n'étaient que des photos...
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La descente vers Dourbies sera longue. Au début un boulevard sur lequel il faut avoir assez de jus pour dévaler la pente. Puis le parcours se fera plus technique. La descente, ça n'est pas mon fort, et au contraire de la montée précédente, je me retrouve en queue de peloton. Je suis obligé de lutter pour rester au contact. Je me suis retourné, j'ai vu qu'il n'y avait personne loin derrière, et je ne veux pas me retrouver en " chasse-patates ". Les gars devant descendent plus vite que moi mais même quand je perds quelques mètres, je parviens toujours à recoller dès qu'un passage délicat provoque un ralentissement. Finalement, je ne m'en sors pas si mal !

Dourbies, c'est le premier ravitaillement et la mi-course. Le principal objectif intermédiaire. Mais entre la fin de la descente du Saint-Guiral et Dourbies, il y a quelques kilomètres qui vont me faire très mal. C'est là que j'ai mon premier gros coup de barre. Je paye ma deuxième heure et ma descente accroché au train et j'ai les cuisses très dures. Finalement, baisse de vigilance et mauvaise évacuation de la terre grasse sous les chaussures, je mets le pied sur un pierre plate et lisse et fais un vol plané. Je retombe la cuisse droite sur un caillou pointu et me fais une magistrale béquille. J'en garderai un bleu et une contracture musculaire pendant près de trois semaines...Sur l'instant, des spectateurs me relèvent et je repars en boîtant péniblement. Puis je parviens à recourir doucement.

En entrant dans Dourbies, j'essaye de me concentrer sur la façon dont je vais gérer le ravitaillement. Je veux rester fidèle à ma stratégie du moindre arrêt. Je déclenche mon chrono en entrant dans le gymnase en me disant : ''Dans cinq minutes, il faut que je sois reparti.''
Je jette une aspirine dans un verre d'eau, remplis mon camel-bag de maxim neutre, m'étire les quadriceps et les lombaires. Je mangerai plus tard, en repartant. Autour de moi, certains se font masser, d'autres sont écroulés dans des fauteuils pliants, pas l'air décidés à bouger ! J'avale une boisson de récupération protéinée, redéclenche mon chrono : 4h43'. J'étais le dernier entré dans le gymnase, je suis le premier à en ressortir. Mais je suis quand même resté huit minutes…
J'attaque la montée du Suquet, et je suis seul. Je m'alimente bien, et ça c'est pour l'instant la bonne nouvelle du jour. Pas de problème d'estomac ou d'intestins. Oublié mon dernier Ironman (il y a longtemps) et ses six arrêts toilettes au cours des 15 derniers kilomètres du marathon... !
J'ai repris du poil de la bête depuis tout à l'heure et je monte à un rythme qui m'étonne moi-même. Je me remémore les paroles d'un cent-bornard :
" Le mauvais côté de l'ultra, c'est que tu n'es jamais bien tout le long. Il y a toujours un moment où ça va mal. Le bon côté, c'est que tu n'es jamais mal tout le long. Il y a toujours un moment où ça va bien ! En fait, l'ultra c'est comme la vie de tous les jours, c'est gérer les hauts et les bas... "

La descente du Suquet vers Trèves est lente. Technique. Presque trop. Des cordes et des bénévoles sont placés aux endroits les plus dangereux, et il est impossible de courir. J'en arrive même à descendre en marche arrière.
J'arrive à Trèves en 6h13'. Trèves, deux minutes d'arrêt, le temps de remplir le camel-bag et de faire fondre une autre aspirine.
De Trèves à Saint-Sulpice, il y a une douzaine de kilomètres tout en relance. C'est sans doute là que la course se joue, entre ceux qui parviennent encore à courir et les autres. Je souffre à nouveau, mais je parviens à conserver un rythme de course stable, entre 10 et 11 km/h. Au moindre raidillon je marche, puis reprends tout de suite derrière. Cette portion est sans doute celle qui me laissera le moins bon souvenir, et c'est pourtant là que je creuserai le plus l'écart avec d'autres. A défaut de ne pas faiblir, j'aurai sûrement moins faibli que la moyenne !

A Saint-Sulpice, je m'arrête à peine -30 secondes-. Comme ce matin le Saint-Guiral, je n'ai plus qu'une idée en tête, en découdre avec le Roc Nantais, dernière ascension du jour.
La montée se fait dans le lit asséché d'un torrent, et l'endroit est sublime. On entrevoit à peine le ciel tant la végétation est luxuriante, créant une cathédrale de verdure.
Je suis seul, tout seul, et ce sera le cas jusqu'aux derniers hectomètres. Je passe devant un coureur assis par terre contre un arbre. Il pleure et j'ai mal pour lui. Il m'assure que les secours sont déjà prévenus et qu'il les attend. Effectivement, je croiserai plus haut deux bénévoles secouristes qui descendent.
Musculairement, la montée est difficile car les gros rochers à escalader rendent impossible un rythme régulier. Je parviens néanmoins à trouver un mode hybride fait de quelques mètres en courant à chaque replat et de pas de marche plus courts mais plus fréquents qu'à l'accoutumée. Dans les dernières minutes de l'ascension, je reprends un petit groupe et les encourage à prendre ma roue arrière, ce qu'ils font.
Le haut du Roc Nantais forme un dôme qui me paraîtra très long avant la descente vers Nant. Je regarde ma montre et je trouve que quelque chose cloche dans le chrono. Je comprendrai à l'arrivée lorsque tous les coureurs équipés en Garmin Forerunner m'annonceront qu'ils ont 70 km au compteur au lieu des 67 annoncés. Le temps du premier confirmera d'ailleurs cette hypothèse.

L'ultime descente commence, et avec elle l'enfer...
Dans mes rêves de ces derniers mois, je me voyais dévaler la pente avec facilité, et là je suis tétanisé. Pour la première fois de ma vie, je suis obligé de marcher dans une descente parce que mes jambes ne veulent plus. Je ne pensais pas qu'on puisse espérer les côtes dans une course. Et c'est pourtant ce qui s'est produit aujourd'hui. Parce que sur le plat, il faut essayer de courir pour faire remonter la moyenne horaire, et parce que les descentes font trop mal... Quand ça monte au moins, on prend son rythme et on monte à sa main.

Alors que j'avais gagné une centaine de places entre Dourbies et Saint-Sulpice (il y a toujours un vieux sur le bord du chemin qui compte à voix haute... !), une bonne quinzaine de coureurs vont me dépasser dans ces derniers kilomètres. Mais il n'y a rien à faire. Je sais juste déjà quel sera mon principal axe de progrès pour la prochaine fois.

Le village est proche. Les spectateurs se font plus denses. Plus bruyants. Mais je n'entends plus rien. Je passe le pont de pierre, la cuvette qui suit, l'ultime raidillon. Il reste 150 mètres. Je ne vois plus rien non plus car les larmes ont envahi mes yeux. Au bout de cette ligne courbe, il y a la fameuse porte. 9h37'25''. 454ème sur 2100 partants.
C'est gagné ! Je suis Templier !

En quelques secondes, les mois de souffrance physique et morale de 2004 me reviennent. La peur de ne jamais recourir. Les kilos qui s'installent. La clope. Et mes silences gênés avec Sandra lorsque passait un coureur. Je craque et j'éclate en sanglots. Il me faudra cinq bonnes minutes pour m'arrêter, lorsqu'une mamie émue viendra m'offrir un sac de nougats et une bouteille de St-Yorre en s'excusant de n'avoir rien trouvé d'autre à l'épicerie du village. Là, le sourire reviendra...

C'est aussi ça les Templiers. Ma première course terminée par un câlin dans les bras d'une mamie inconnue...
Michel finira en 10h36, Didier en 12h01, Yves en 12h07. Tous apparemment plus frais que moi !
  
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